Ma saga "Delenda Carthago Est"

[Extrait] « Au-dessous de la trappe »

Salutations ! Cette semaine, un nouveau court extrait de mon roman Infâmes. Nous sommes cette fois-ci du côté de Tristan, le jeune danseur et magicien en fauteuil roulant. Il vient de sauver son ami Lénius, fou du roi, en assommant un noble alors qu’il était en train de jouer ouvertement à agresser le bouffon. Tristan a été enfermé et sait qu’il risque très cher. Ce qui donne libre cours à ses réflexions mystiques, à ses croyances secrètes frôlant le paganisme. S’y mêlent d’une part la crainte de la mort et d’autre part la lumière, l’ardent désir de vie, l’éternelle renaissance dont ce personnage est profondément animé.

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  L’agression sur personne noble de la main d’un roturier, avec intention ou du moins risque d’entraîner le décès, est punie de mort par pendaison, énonça l’auxiliaire de justice.

Le sang de Tristan se glaça. Il blêmit, se tétanisa ; le trépas s’installait. De chaudes larmes inondèrent ses joues. Envahi d’effroi, il s’apprêta à ouvrir la bouche pour bredouiller une pauvre défense, mais resta muet. L’ombre du gibet qui s’esquissait devant son regard étouffait le moindre mot au fond de sa gorge. Sa tête livide se pencha, comme déjà soumise au garrot qui briserait son cou.

C’était donc si simple, la mort ? Une vie qui se balançait toujours au bord du vide et une broutille qui à tout moment pouvait abaisser la trappe au-dessous. Une nausée souleva la frêle poitrine de l’accusé. L’existence ressemblait à ce château : partir aussi subitement que l’on y venait. Puis retourner dans l’ombre de l’immense ventre du monde, tandis qu’un autre bout de soi fuirait en haut – ou au creux d’un ailleurs tout aussi beau, quelque part ici-bas pour aimer recommencer de vivre.

Après tout, Terre et Ciel s’embrassaient, il n’y avait ainsi nul déchirement. Juste quelques instants de douleur, puis une autre forme, la suite de la musique ténébreuse et secrète qui se jouait depuis la nuit des temps. Gagner l’infini, ou s’accrocher à un brin de nature. Ou, d’après Lénius, retourner au grand rien hasardeux. Tristan craignit le gouffre révoltant et la perte définitive de son ami. Pourtant, il ne tremblait pas. Il voulait espérer. En face, l’individu impassible se remit à lire son papier :

La Cour, retenant la plainte du duc d’Elbereev, requiert châtiment contre son offenseur, le dénommé Tristan Darcy. Toutefois ayant-été considérée la responsabilité de ladite victime dans l’attaque du bouffon, icelle constituant la cause du geste de l’inculpé, les juges et le Roi reconnaissent à ce dernier une circonstance atténuante. Aussi l’exécution à la potence s’est-elle vue commutée en sanction moindre. Sera ledit Tristan entravé pieds et poings dans des ceps21 vingt heures dehors au regard de tous, puis mis au jeûne pour un mois.

Le condamné laissa échapper un cri d’hébétude et de soulagement. L’épuisement le sonnait. Il ne parvint à bouger ni à prononcer une parole. Se préparer à la corde, regarder le vide, puis être reposé sur la terre ferme des vivants. Son esprit lâcha prise. Tout se fit sourd et se déroula ensuite autour de lui comme une pièce qu’un spectateur assoupi suivait mal. Il s’absentait de lui-même tandis que le sergent rangeait la feuille dans sa chemise de cuir puis s’adressait aux gardes :

Emmenez-le. Procédez de suite à l’application de la peine.

Tristan se sentit vaguement transféré du lit au fauteuil roulant. Il chercha à dompter le tremblement qui le secouait alors que les soldats le poussaient hors de la chambrette, puis à travers le couloir menant à l’extérieur. Sous le choc, il ne prêtait aucune attention aux personnes que le groupe croisait, lesquelles fixaient le domestique encadré d’hommes d’armes. Ses paupières brûlantes tombaient.

Arrivés au cœur d’une place pavée, les agents l’arrachèrent à son véhicule pour le poser à terre où l’instrument lui fut passé : deux lourdes poutres à quatre trous rapprochés, rivées au sol par de grosses vis. Le garçon paniqua. Son regard fauve rebondit sur les dalles humides, les traînées de neige clairsemées, les soldats, et remonta au ciel sans couleur ni odeur. Il se mordit pour s’interdire un râle tandis qu’on lui courbait l’échine et le contorsionnait, puis joignit les mains malgré le picotement sous son bandage.

Attaché sur ces pierres gelées, surveillé par deux commis équipés de lances, il préféra baisser le visage et fermer les yeux, voulant ignorer ceux qui le toiseraient en circulant dans cette petite cour arrière. Tristan essaya tant bien que mal de détourner l’esprit de ses membres comprimés, maintenus dans une position ardue. Ils ne tarderaient pas à le lancer, malgré sa souplesse et son habitude des postures incommodantes, lorsque jadis il s’installait au mieux sur sa chaise dans les abris minuscules qu’il trouvait parfois pour ses nuits dehors.

Il déversa sur la toile de son esprit quelques teintes vives et des odeurs censées orner les ternes entrailles où il serait pétrifié. L’hiver, dont d’ordinaire il admirait, dévorait et défiait l’aveuglante blancheur de ses grands yeux ambre, lui était ce jour-là cruel. Il fallait des couleurs ! Une fragile mélodie, composée à partir de bribes de souvenirs, passait à peine ses lèvres. Peu à peu une robe, la silhouette de la Terre, venait l’étreindre et se métamorphoser au gré de ses touches de peinture intérieures. Le parfum de la Mère dansait, dans chaque angle de la toile, une ivresse de vivre où Tristan voulait boire. Pour lui et pour Lénius.

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21– Étau muni de plusieurs trous destinés à immobiliser, voire à tordre les membres.

 

D’autres extraits par ici

 

Tristan à l'orientale
Tristan Darcy, digital painting, Jeannie C.
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